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L'homme qui
en savait trop
Par Michel Sitbon |
l'affaire
Ali Bourequat
(suite}
20 mars 1996 -
En février 1995, le français Ali Auguste Bourequat, libéré en 1993 du
bagne marocain de Tazmamart après 18 années de détention, demandait l'asile
politique aux Etats-Unis. Les informations qu'il avait recueillies concernant
les implications de hauts responsables politiques français et marocains dans le
trafic de drogues lui faisaient craindre pour sa vie. Il est vrai que le
ministre de l'Intérieur, Charles Pasqua, censé assurer sa sécurité, était
le premier visé par ces révélations. Deux mois plus tard, l'asile était accordé
à Bourequat. Plus récemment, en février 1996, une citoyenne française,
Jacqueline Hémard, se voyait accorder l'asile politique aux USA, sur la base
des mêmes craintes pour sa vie si elle demeurait sur le sol français (lire
encadré). Elle aussi accusait Pasqua et Hassan II.
Où l'on apprend que ceux qui en savent "trop" n'intéressent ni les juges
ni les journalistes...
Monsieur Ali Bourequat,
J'étais très content d'entendre votre voix, hier, grâce aux fils du téléphone
qui relient le Texas, où vous êtes réfugié, à Paris, où j'écris. Les lecteurs
attentifs de "Maintenant" se souviennent probablement que je parlais déjà de
vous dans le numéro de ce journal datant du 15 novembre. Sans trop d'exagération,
je crois bien avoir été le premier journaliste dans ce pays à évoquer le fait
que vous ayez obtenu l'asile politique aux Etats-Unis, en avril 1995, pour cause
de persécution de la part des autorités françaises. L'information avait pourtant
été rapportée par une dépêche de l'Agence France Presse, suite à de
multiples articles parus dans le "San Francisco Chronicle", ce vénérable
journal de la côte ouest des Etats-Unis. La dépêche AFP en question avait
d'ailleurs été menacée d'une plainte par le ministre de l'Intérieur de l'époque,
M. Pasqua. Plainte sans suite.
La DEA confirme vos propos
Le "San Francisco Chronicle" était pourtant beaucoup plus explicite sur les
accusations portées par vous-même et par Jacqueline Hemard contre
Charles Pasqua, et ses liens avec le trafic de drogues organisé au Maroc (et
du Maroc vers la France, faut-il le préciser ?) Plus embêtant encore, le "San
Francisco Chronicle" osait rappeler divers éléments de la carrière de Charles
Pasqua, du temps où celui-ci était responsable des services export de Pernod
& Ricard - temps où les succursales américaines de cette éminente multinationale
française exportaient plutôt de l'héroïne que de l'alcool (cf. "Maintenant", n°
4).
Pire encore : les recoupements faits par l'équipe du "Chronicle" auprès des
autorités américaines - la DEA (1) en particulier - semblaient bien
confirmer que si vous avez si facilement obtenu l'asile politique aux Etats-Unis
en vertu de vos allégations, c'était parce que l'agence de répression
internationale du trafic de stupéfiants pensait celles-ci fondées. Le "San
Francisco Chronicle" n'a pas été poursuivi. Ni "Maintenant". Votre
témoignage, pourtant, est précieux à plus d'un titre. Une des raisons pour
lesquelles il mérite qu'on y revienne, c'est que, par-delà les accusations
terriblement précises que vous portez contre Pernod & Ricard ou contre
Charles Pasqua, vous aidez à comprendre la mécanique du système.
Les années "voyous"
Dans les années soixante, des voyous qui travaillaient pour les services
parallèles gaullistes en même temps que pour le jeune Hassan II ont
installé au Maroc un trafic international de stupéfiants. "Au début, le roi ne
comprenait pas que ça pouvait être aussi rentable, dites-vous. La culture du kif
était traditionnelle et ça n'était pas vraiment une affaire." Mais les truands
corses, marseillais ou parisiens ont alors profité de leurs hautes protections
des deux côtés de la Méditerranée pour "industrialiser" le trafic. Selon vous, "Pernod
& Ricard servait de couverture aux services spéciaux français, pour le
trafic de drogues comme pour le reste..." Ainsi, autour de cette mafia
franco-marocaine, s'est structurée une colonne vertébrale du monde de l'ombre.
Depuis la naissance de la Ve République, de l'affaire Ben Barka aux
élections présidentielles françaises, on a vu souvent cette mafia s'imposer
comme le véritable maître du jeu.
Souvenirs, souvenirs...
Sur l'affaire Ben Barka aussi, vous savez beaucoup de choses. Après
votre témoignage, il ne reste plus beaucoup de mystère dans ce qui fut le drame
constitutif de l'Etat gaulliste - qui gouverne toujours ce pays après la
complaisante parenthèse mitterrandienne. De Gaulle s'était courageusement
affronté à l'extrême droite en permettant l'indépendance algérienne. En 1965, la
guerre contre l'OAS (Organisation armée secrète, opposée à l'indépendance)
s'achevait, et les services qui s'étaient construits pour résister à la menace
fasciste s'avéraient tout aussi dangereux que leur adversaire.
De Gaulle avait survécu au Petit-Clamart (2), mais il failli bien
perdre les élections cette année-là pour cause de "bavure" un peu voyante. "Il y
a des individus qui me prennent pour une bille", déclarait alors le Général
devant son ministre de l'Intérieur, Roger Frey, qui avait "couvert"
l'enlèvement du grand leader de la gauche marocaine pour le compte d'un monarque
aux moeurs déjà peu ragoûtantes.
Dans l'ombre de De Gaulle, sous la houlette de gens aussi peu
recommandables que Jacques Foccart - ou, déjà, Charles Pasqua - la
pègre avait été embauchée pour l'épreuve difficile de l'accession de l'Algérie à
l'indépendance. Cette même pègre qui, quelques années plus tôt, servait pour le
compte de la Gestapo dans la bande à Bonny-Laffont et qui a trouvé un
autre fromage, après les Juifs, dans les dépouilles de l'Empire colonial.
Tout ça ne mérite pas plus qu'une brève
Quant à la dépêche AFP dont nous parlions plus haut, elle a donné lieu à deux
brèves dans des quotidiens parisiens et, à notre connaissance, rien de plus.
Silence radio. Deux citoyens français - vous-même et Jacqueline Hemard -
ont obtenu l'asile politique aux Etats-Unis... et ça n'intéresse personne ! Vous
accusez le ministre de l'Intérieur de l'époque - c'était en avril 1995 - de
complicité avec une activité à ce jour considérée comme hautement criminelle,
relevant dans notre pays de cours d'assises spéciales qui distribuent en la
matière des peines très élevées, et ça n'a pas été considéré comme une
information pouvant mériter qu'on s'y attarde. Les diamants de monsieur
Giscard d'Estaing brillaient plus fort jadis (3).
Les autorités américaines y regardent pourtant à deux fois avant d'octroyer
le droit d'asile, qu'elles n'accordent d'ailleurs jamais à des citoyens de pays
"démocratiques" occidentaux. Appuyant votre demande, elles cautionnaient vos
accusations au-delà de toute espérance. L'enquête du "San Francisco Chronicle"
complétait terriblement le tableau, en dressant l'historique des relations de
Charles Pasqua avec la mafia de la drogue. Mais tout ça ne méritait
probablement pas plus qu'une brève...
Hospitalité marocaine
Oui, vous êtes un témoin gênant. Pour le bon ordre des choses, il eût mieux
valu que vous ne surviviez pas aux dix-huit ans de cachot que vous - et vos deux
frères - devez à l'arbitraire de Sa Majesté Hassan II, roi du Maroc.
Sortant de Tazmamart (grâce à la pression du gouvernement américain, en la
personne de James Baker), vous avez voulu raconter beaucoup de choses.
Trop de choses. Au "PF 3" - la sinistre geôle privée de Hassan, en
plein coeur de Rabat -, vous avez eu l'occasion de rencontrer d'autres "enterrés
vivants", comme vous et vos frères.
En particulier trois truands français, célèbres, entre autres, pour avoir
participé à l'enlèvement de Mehdi Ben Barka en 1965 : Boucheseiche,
Dubail et Le Ny. Vous témoignez de ce que Dubail, ainsi que
Boucheseiche, vous ont fait de nombreuses confidences à Tazmamart. Au fond
du tombeau, les langues se dénouent. Et ces messieurs, dont on savait qu'ils
avaient disparu au Maroc, mais pas où, ne sont d'ailleurs pas sortis vivants du
"PF 3", ainsi que vous le racontez dans votre livre, Dix-huit ans de
solitude : Tazmamart, en vente dans toutes les bonnes librairies. Ils n'avaient
plus rien à perdre... et ils parlaient.
Hassan et les "Masque de fer"
Ainsi que vous me l'avez précisé, Dubail vous a même expliqué en
détail comment le corps de Mehdi Ben Barka a été enterré dans une dalle
de béton, à Montigny-sur-Loing (Seine-et-Marne). L'enquête sur la "disparition"
de Ben Barka n'est toujours pas close, plus de trente ans après sa mort,
et il serait toujours facile à un juge de procéder à quelques vérifications
élémentaires dans cette petite commune où ont, effectivement, vécu des
protagonistes connus de l'affaire. Mais peut-être que votre témoignage
n'intéresse pas la justice ?
Au "PF 3", vous avez vu, au fil des ans, défiler les hommes que
Hassan ne voulait plus voir. Une manifestation semblable de l'arbitraire
monarchique a laissé sa trace dans l'histoire de France : c'est la légende de
celui qu'on a appelé "le Masque de fer". Au Maroc, les "Masque de fer" se
sont comptés par dizaines sous le règne de son actuel monarque. Mais au "PF 3",
vous aviez encore le loisir de prendre le soleil dans la cour lorsque vos
gardiens étaient de bonne humeur. Ce n'était pas ainsi à Tazmamart, où vous et
vos frères avez passé dix ans dans la nuit du cachot. Ce qui est remarquable,
c'est que vous ayez survécu. Les médecins chargés de vous "retaper" avant votre
rapatriement vers la France, ne comprenaient simplement pas ce "miracle
biologique". Votre frère, Midhat, avait la moitié de la vessie pétrifiée.
Et vos os, devenus transparents, auraient dû se rompre depuis longtemps.
Tazmamart est encore debout
Sorti de Tazmamart, vous avez voulu, comme vous dites, "remercier le roi de
son hospitalité" en racontant toute la vérité. Plus grave encore, enrichi des
confidences de Boucheseiche et Dubail, vous avez souhaité en
savoir plus, en particulier sur les trafics de drogues qui sont une importante
source de revenus pour le roi et ses amis français. Faut-il préciser que
vous ne remerciez pas les autorités françaises d'avoir "oublié", plus de
dix-huit ans, trois de leurs ressortissants enfermés arbitrairement par un pays
ami dans des conditions inacceptables pour tout homme ?
Suite au scandale qui permit votre libération, les autorités marocaines
prétendent que le bagne de Tazmamart a été rasé. Doit-on rappeler qu'avant votre
libération, les mêmes prétendaient que ce bagne "n'existait pas". Aujourd'hui,
dites-vous, Tazmamart existe toujours. Vingt-cinq Sahraouis y seraient toujours
enfermés à l'heure où nous écrivons. Tazmamart est encore debout.
Farm, sweet farm
Il ne vous a pas échappé que Jacques Chirac, aussitôt élu président de
la République française, s'est empressé de rendre visite à son ami Hassan II,
pour déverser une pluie de subventions sur celui qui avait si gracieusement aidé
à financer sa campagne électorale - avec l'argent de la drogue, bien sûr, cet
argent "noir" si précieux dans une élection dont les financements sont
réglementés rigoureusement par la loi française.
Vous aurez aussi remarqué que le roi du Maroc, dans sa grande munificence, a
aussitôt remercié son ami en offrant au président français un magnifique domaine,
une ferme dont il venait de dépouiller froidement son neveu, en apéritif à la
sanglante bataille de succession qui se prépare dans ce beau pays (4).
Jacques Chirac n'a que faire des luttes intestines de la famille royale
marocaine. Ou plutôt, il a toutes les raisons de se solidariser, même en ceci,
avec son excellent ami. Un ami à qui il doit beaucoup.
Peut-on redire ici ce qui se dit ouvertement dans certains colloques, tel que
celui auquel j'ai assisté récemment, organisé par la Ligue des droits de l'homme
? Les attaques répétées de Jacques Chirac contre les Pays-Bas, au
prétexte que ceux-ci seraient les pourvoyeurs de drogues de l'Europe, sont
particulièrement déplacées alors que l'un de ses meilleurs "amis" est un des
principaux dealers de la planète - et certainement le premier fournisseur du
marché français.
Quant au domaine dont le président de la République française jouit désormais
au Maroc, il devrait être plus encombrant qu'une poignée de diamants.
Michel Sitbon
---==oOo==---
1. Drug Enforcement Agency, la brigade des stups américano-internationale.
2. Attentat fomenté par l'OAS (lire "Maintenant", n° 14).
3. Enigme. Lire "Un si jeune président", Jean Bothorel (éditions Grasset,
1995).
4. "Le Canard enchaîné" du 31 janvier 1996.
Page d'origine :
http://www.reseauvoltaire.net/article6815.html
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